Héritiers : illusions pour mémoire

Une scène encadrée de rideaux blancs, sur laquelle se trouve un décor de porte lui-même encadré de rideaux rouges ; aucun doute, nous sommes au théâtre, et tout ne va être qu’illusion. Nul besoin d’essayer de tout comprendre, de tout rationaliser : avec le spectacle Héritiers de Nasser Djemaï, il faut se laisser transporter dans un univers oppressant, fantastique et parfois burlesque mais surtout, un univers qui oscille entre fiction et réalité.


« Coupé » ! s’exclame Louis, alias Jimmy, après avoir joué la sincérité, alors que sa sœur Julie attend de lui qu’il devienne plus « adulte ». Car en plus de sa mère affaiblie qui déambule dans la maison en radotant sur le lac et le vent, Julie doit s’occuper de son frère. Les poches vides mais des rêves de gloire pleins la tête – notamment celui de réaliser un film – celui-ci « squatte » la maison familiale, rachetée et louée par leur tante Mireille. Bien sûr, c’est Julie qui paye avec son mari Franck. Ce dernier est tout le contraire de Jimmy : tout est sous contrôle avec lui, notamment l’alimentation de leurs deux enfants sans sucre ni gluten. Pourtant, ces enfants, les spectateurs ne les voient jamais : il ne sont qu’évoqués par les membres de la famille, par ailleurs attristés de leur absence. Car oui, la maison de campagne semble bien lugubre sans eux, même si Jimmy, tel un grand enfant, l’anime. Et ce sentiment de malaise s’intensifie, entre les problèmes financiers de la famille et les légendes étranges et angoissantes qui entourent le domaine.

Le rythme plutôt lent de l’intrigue peut, durant la première heure du spectacle, engourdir les spectateurs ; mais soudain, la mise en scène bascule, et la salle entière se réveille brusquement. Tout se déconstruit : les relations, envenimées par les problèmes d’argent, le quatrième mur, les décors. Tout n’est que jeu de miroirs trompeurs : à l’image de Mireille et de sa sœur fumant un cigarette – l’une répliquant « ceci n’est pas une cigarette » et semblant d’ailleurs être pour l’autre le reflet d’un miroir – ne vaut-il pas accepter l’incertitude, l’inconstance de la vie ?

L’héritage peut ainsi être un cadeau empoisonné ; Nasser Djemaï, qui se définit comme un « enfant des ruines », construit ici un univers pour mieux le déconstruire, en questionner les limites. Un spectacle qui ne peut laisser indifférent, car il met les spectateurs face à eux-mêmes ; leurs peurs, leurs rêves, leurs mensonges et leurs espoirs.

Expérience des spectateurs

Sensorielle 6 6/9
Emotionnelle 6 6/9
Intellectuelle 7 7/9

1 commentaire pour “Héritiers : illusions pour mémoire”

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